Par André Gunthert, lundi 27 mars 2006 à 22:53
Le week-end est passé. L'EHESS se réveille avec la gueule de bois. Une assemblée générale unitaire était prévue aujourd'hui à 12h. Un message de la présidente nous informe vers 9h que cette réunion doit malheureusement être annulée pour des raisons de sécurité. Des tentatives d'intrusion ont eu lieu à plusieurs reprises ce week-end au 54, boulevard Raspail; des menaces téléphoniques répétées ont été enregistrées. Cependant, les personnels sont conviés à une réunion à midi pour faire le point de la situation.
A 12h, Danièle Hervieu-Léger détaille les mesures qui ont été élaborées ce week-end pour remédier aux effets de l'occupation et pour reprendre au plus vite une activité normale. La première initiative concerne les étudiants: les services informatiques vont travailler d'arrache-pied pour rentrer d'ici mercredi les 2500 inscrits sur une liste de diffusion. Il faut dire que jusqu'à présent, leur communication laisse à désirer. Pas prévenus à temps de l'annulation de l'AG, les étudiants sont en train de se rassembler sur le trottoir du boulevard Raspail, où ils tiendront une assemblée improvisée. La première conséquence de l'occupation a été de les priver d'un lieu de réunion. La présidente poursuit l'énumération des mesures de sécurité, le calendrier prévisionnel du nettoyage et des travaux du 105. Plusieurs équipes sont désignées. Remettre à flot un tel navire est diablement complexe. Je repense à un commentaire sur ce blog d'un soi-disant "ancien" de l'Ecole, qui imagine que tous les professeurs de l'EHESS habitent dans le VIe arrondissement. Comme les occupants, il a oublié qu'il y a aussi une activité de bureau et de secrétariat à côté des activités d'enseignement. Toute une partie du personnel est privée de son outil de travail. Permettre la reprise d'activité dépend de l'articulation d'une myriade de contraintes dans un calendrier serré. La priorité est à la reprise de l'enseignement: contrairement à ce que j'écrivais ici, la plupart des salles de cours devraient être à nouveau utilisables après les vacances de Pâques. Les accès seront strictement contrôlés.
Pendant ce temps, l'assemblée des étudiants à lieu sur le boulevard, dans les conditions qu'on imagine (voir illustration). Malgré l'apparition d'un mégaphone, la discussion reste confuse. A l'heure où j'écris ces lignes, je ne dispose d'aucun compte rendu. J'espère que la mise au point de la liste permettra une amélioration des moyens de communication des étudiants. Ils en ont grand besoin et ont semblé jusqu'à présent incapables de mettre en place par leur propres moyens un système d'information efficace - ce qui a été un des facteurs de la catastrophe de la semaine dernière.
Nicolas Gosset informe sur son blog de la comparution ce matin de Sébastien Schifres, étudiant à Tolbiac, devant le tribunal de grande instance. Arrêté suite à l'occupation du 105, il est inculpé pour menace de mort et insultes à l'encontre de la présidente de l'EHESS. Son procès est reporté au 10 mai, il sera libéré ce soir.
Indymedia restitue la version integrale du témoignage d'un des occupants, publié par Libération dans une version tronquée, sous le titre: "Coup de poignard dans le dos à l'Occup EHESS".
L'Intersyndicale de l'EHESS (FERC-Sup/CGT et SGEN-CFDT) et la section locale de l'UNSA appellent les personnels et les étudiants à une journée de grève active le mardi 28 mars. Ils proposent un départ collectif à partir du 54 boulevard Raspail, à 13h45, pour se retrouver à 14h place d'Italie, devant l'ancien cinéma Gaumont. Le trajet de la manifestation ira de place d'Italie à République.
Mes deux enfants de 8 ans ont inventé une chanson anti-Villepin à la récré. Dernier couplet: “Villepin, tu ne peux pas monter/Tu ne peux pas descendre/Tu ne peux que tomber/Villepin, tu es viré“. Je jure que je n'invente rien.
mardi, mars 28, 2006
Etat des lieux après occupation: commentaires
Par André Gunthert, dimanche 26 mars 2006 à 11:08
Deux jours après l'évacuation de l'EHESS, de nombreux avis se sont exprimés, parfois très contradictoires, sur l'ampleur des dégâts, les responsabilités ou les conséquences de quatre jours d'occupation. En tant qu'enseignant de l'Ecole, il me semble utile d'apporter les informations dont je dispose à ce jour. Dans ce premier billet, je me bornerai à essayer de mieux cerner la question des dégradations.
Un mot sur la centaine de photographies mises en ligne vendredi matin, qui ont été beaucoup consultées (entre 500 et 4000 fois chacune en 48h). Certains commentaires à l'ironie appuyée laissent entendre que je me suis livré à un reportage à charge. Il faut constater que les reprises de ces images sont plutôt le fait de sites et de blogs qui se disent eux-mêmes "conservateurs", quand Indymedia et d'autres organes tendance noir-rouge semblent moins prompts à les reproduire. Il n'y a manifestement pas de quoi être fier du spectacle qu'elles proposent. Je suis arrivé sur les lieux à 8h, pour en repartir vers 8h40. Pendant ces quarante minutes, j'ai parcouru les quatre étages du 105, en prenant 160 photographies. Autrement dit, j'ai appuyé en moyenne 4 fois par minute sur le déclencheur. De ces 160 photos, 100 ont été mises en ligne, soit l'équivalent moyen de 2,5 photographies par minute. On conçoit que dans ces conditions, l'état des lieux proposé est nécessairement au plus près de ce que pouvait apercevoir à ce moment-là n'importe quel témoin arpentant les couloirs et les bureaux du bâtiment. Je n'ai pas cherché à accentuer les traces du saccage, c'étaient elles qui s'imposaient à moi. Du reste, on pourra constater que je ne me suis pas limité à l'enregistrement des dégradations: un paquet de nouilles ou de café, un cendrier ou un oignon, un duvet ou un magnétophone sont autant d'indices de la vie qui a été menée là, qui me semblaient tout aussi intéressants à consigner que les tags.
Quelle est l'ampleur des dégradations? Selon le porte-parole du recteur de Paris, dont les propos sont reproduits par Associated Press: Tout a été détruit. Les locaux sont saccagés sur les quatre étages. C'est terrifiant. Il y a une odeur pestilentielle. On dirait qu'un typhon s'est abattu sur les lieux. Outre les "tags" sur les murs, comportant notamment des menaces à l'encontre des forces, le sol a été maculé d'excréments, les portes, les vitres et le mobilier ont été cassés, les ordinateurs volés et les documents des chercheurs et des élèves détruit. Le porte-parole s'est manifestement laissé emporter par un lyrisme déplacé. Tout n'a pas été détruit, bien au contraire. Un observateur attentif, à partir de la seule consultation des photographies en ligne, estime que: On voit sur ces photos qu'il n'y a pas eu de volonté de saccage systématique car en plusieurs jours d'occupation, il y aurait largement le temps de réduire en confettis et en gravats tous les contenus de tous les bureaux. Or il n'en est rien, on voit sur les étagères que la plupart des classeurs et des dossiers sont en place, les meubles ne sont pas démembrés, ni les vitres brisées... Alors, une occupation festive, je-m'en-foutiste, répréhensible, oui, bien évidemment, mais pas barbare.
Cette description est beaucoup plus conforme à la réalité que les hallucinations rectorales (le sol n'est pas maculé d'excréments, les vitres ne sont pas cassées, etc.). Mais dire que tout n'a pas été détruit ne signifie pas que l'on est content de ce qui l'a été. Les occupants se sont installés dans les conditions d'un squatt, soit un hébergement de fortune, manifestement inapproprié à la vie d'une collectivité de plusieurs dizaines de personnes, avec le plus grand mépris pour les conséquences de leurs actes. Il faudra remplacer une trentaine de portes et de chambranles, plusieurs chaises, tables et fauteuils, ordinateurs et matériels divers. Les dégâts les plus coûteux ne sont pas forcément les plus spectaculaires: une photocopieuse est malheureusement un équipement hors de prix, plusieurs sont à première vue détériorées. Et, bien sûr, les tags.
Plusieurs slogans de mai 68 sont restés dans les mémoires. Les tags sur les murs de l'Ecole ne laisseront pas une trace aussi durable. Beaucoup d'inscriptions traduisent le désoeuvrement plutôt que le sens de la formule. Mais la complexité de l'occupation a laissé toutes ses empreintes. La différence visible au premier coup d'oeil entre les slogans politiques, les plus grands, à la bombe de couleur rouge, et les proclamations qu'on attribuera à des étudiants moins formés, composées de textes plus longs et moins construits, ou encore les signatures de caïds des banlieues, reconnaissables à leur graphisme, témoigne d'un feuilleté de présences et de sensibilités diverses. Selon les témoignages des enseignants présents sur les lieux les deux premiers jours, ces groupes hétérogènes ne se sont pas véritablement mêlés. Mais les déclarations de ceux qui ont poursuivi l'occupation au-delà de mercredi semblent témoigner de relations plus complexes, et d'une histoire qui reste à reconstruire. A tout le moins, le croisement en un même lieu de ces différentes radicalités constitue un trait dont il faut mesurer la nouveauté – et le caractère potentiellement explosif. A titre personnel, j'indiquerai que le tag "Mort à la démocratie", qui en a scandalisé beaucoup, ne représente pas à mes yeux le comble de l'ignominie. Compte tenu de l'approximation du mode d'expression et de son contexte immédiat, je comprends que l'on puisse critiquer en ces termes un régime dont les résultats récents, au plan politique, industriel, social ou environnemental, semblent nous enfoncer toujours plus avant dans un cauchemar sans issue. "Mort à l'EHESS" me paraît par contre témoigner d'une moins grande pertinence dans l'analyse (je précise pour ceux qui ne suivent pas mes cours qu'on peut être prof et avoir néanmoins quelques restes d'humour).
Les deux plus gros budgets seront le nettoyage et la peinture. Je ne suis pas en mesure d'effectuer une évaluation sérieuse, mais il y en a au doigt mouillé pour plusieurs dizaines de milliers d'euros. Je répète qu'à cet égard, il me semble que les conséquences les plus lourdes de l'occupation résultent de sa durée - ainsi que j'ai pu le voir de mes propres yeux en constatant la progression des tags et autres dégâts entre mercredi matin et vendredi matin. Selon la formule de Danièle Hervieu-Léger, chaque jour qui passait «ajoutait une couche» supplémentaire. Plus grave, la remise en état prendra certainement plusieurs semaines, ce qui conduira à suspendre la majorité des activités d'enseignement, vraisemblablement jusqu'aux vacances d'été (cette évaluation est strictement personnelle). C'est très cher payé pour quatre jours d'une occupation qui se voulait "libre" et "festive". Si tel est le prix de l'autogestion, elle n'a guère d'avenir en termes strictement écologiques de gestion des ressources.
Les professeurs et le personnel qui travaillent dans ce bâtiment, y enseignent et y accueillent étudiants et auditeurs libres depuis des années, dans des conditions d'ouverture et de liberté rares, sont évidemment choqués et profondément attristés par le spectacle de désolation qu'offrent les locaux. Le commentaire d'une "étudiante squatteuse" sur ce blog nous reproche de «pleurer notre confort perdu» plutôt que de nous pencher sur les ressorts et les significations des actes des occupants. Il convient de la rassurer. Nous savons faire la part des choses. Il serait ridicule de penser qu'ayant été placés aux premières loges d'une crise qui comporte nombre d'éléments inédits, nous n'allons pas la transformer en objet d'études. N'en déplaise à tous ceux qui se moquent des arroseurs arrosés, oui, l'analyse est déjà commencée. Mais l'expertise en sciences humaines doit-elle nous retirer le droit à tout sentiment humain? Nous ressentons la tristesse et la colère, comme n'importe qui découvrant son appartement vandalisé par un cambriolage.
Il n'y a pas mort d'homme. Les dégradations sont apparemment moins importantes qu'à la Sorbonne. Il y a une bonne raison à cela: au lieu des affrontements dont le quartier latin a été le théâtre, l'occupation comme l'évacuation de l'EHESS n'ont donné lieu à aucune violence. Il y a lieu de s'en réjouir pour les personnes - mais aussi pour les biens, car les dégâts les plus importants à la Sorbonne ont été occasionnés par les barricades élevées à la hâte contre les forces de l'ordre.
A noter: Demain lundi, dans le hall du 54, bd Raspail, à 12h, aura lieu une assemblée générale unitaire rassemblant les personnels, les enseignants-chercheurs et les étudiants de l'EHESS, appellant à la participation à la grève et à la manifestation nationale du 28 mars.
Deux jours après l'évacuation de l'EHESS, de nombreux avis se sont exprimés, parfois très contradictoires, sur l'ampleur des dégâts, les responsabilités ou les conséquences de quatre jours d'occupation. En tant qu'enseignant de l'Ecole, il me semble utile d'apporter les informations dont je dispose à ce jour. Dans ce premier billet, je me bornerai à essayer de mieux cerner la question des dégradations.
Un mot sur la centaine de photographies mises en ligne vendredi matin, qui ont été beaucoup consultées (entre 500 et 4000 fois chacune en 48h). Certains commentaires à l'ironie appuyée laissent entendre que je me suis livré à un reportage à charge. Il faut constater que les reprises de ces images sont plutôt le fait de sites et de blogs qui se disent eux-mêmes "conservateurs", quand Indymedia et d'autres organes tendance noir-rouge semblent moins prompts à les reproduire. Il n'y a manifestement pas de quoi être fier du spectacle qu'elles proposent. Je suis arrivé sur les lieux à 8h, pour en repartir vers 8h40. Pendant ces quarante minutes, j'ai parcouru les quatre étages du 105, en prenant 160 photographies. Autrement dit, j'ai appuyé en moyenne 4 fois par minute sur le déclencheur. De ces 160 photos, 100 ont été mises en ligne, soit l'équivalent moyen de 2,5 photographies par minute. On conçoit que dans ces conditions, l'état des lieux proposé est nécessairement au plus près de ce que pouvait apercevoir à ce moment-là n'importe quel témoin arpentant les couloirs et les bureaux du bâtiment. Je n'ai pas cherché à accentuer les traces du saccage, c'étaient elles qui s'imposaient à moi. Du reste, on pourra constater que je ne me suis pas limité à l'enregistrement des dégradations: un paquet de nouilles ou de café, un cendrier ou un oignon, un duvet ou un magnétophone sont autant d'indices de la vie qui a été menée là, qui me semblaient tout aussi intéressants à consigner que les tags.
Quelle est l'ampleur des dégradations? Selon le porte-parole du recteur de Paris, dont les propos sont reproduits par Associated Press: Tout a été détruit. Les locaux sont saccagés sur les quatre étages. C'est terrifiant. Il y a une odeur pestilentielle. On dirait qu'un typhon s'est abattu sur les lieux. Outre les "tags" sur les murs, comportant notamment des menaces à l'encontre des forces, le sol a été maculé d'excréments, les portes, les vitres et le mobilier ont été cassés, les ordinateurs volés et les documents des chercheurs et des élèves détruit. Le porte-parole s'est manifestement laissé emporter par un lyrisme déplacé. Tout n'a pas été détruit, bien au contraire. Un observateur attentif, à partir de la seule consultation des photographies en ligne, estime que: On voit sur ces photos qu'il n'y a pas eu de volonté de saccage systématique car en plusieurs jours d'occupation, il y aurait largement le temps de réduire en confettis et en gravats tous les contenus de tous les bureaux. Or il n'en est rien, on voit sur les étagères que la plupart des classeurs et des dossiers sont en place, les meubles ne sont pas démembrés, ni les vitres brisées... Alors, une occupation festive, je-m'en-foutiste, répréhensible, oui, bien évidemment, mais pas barbare.
Cette description est beaucoup plus conforme à la réalité que les hallucinations rectorales (le sol n'est pas maculé d'excréments, les vitres ne sont pas cassées, etc.). Mais dire que tout n'a pas été détruit ne signifie pas que l'on est content de ce qui l'a été. Les occupants se sont installés dans les conditions d'un squatt, soit un hébergement de fortune, manifestement inapproprié à la vie d'une collectivité de plusieurs dizaines de personnes, avec le plus grand mépris pour les conséquences de leurs actes. Il faudra remplacer une trentaine de portes et de chambranles, plusieurs chaises, tables et fauteuils, ordinateurs et matériels divers. Les dégâts les plus coûteux ne sont pas forcément les plus spectaculaires: une photocopieuse est malheureusement un équipement hors de prix, plusieurs sont à première vue détériorées. Et, bien sûr, les tags.
Plusieurs slogans de mai 68 sont restés dans les mémoires. Les tags sur les murs de l'Ecole ne laisseront pas une trace aussi durable. Beaucoup d'inscriptions traduisent le désoeuvrement plutôt que le sens de la formule. Mais la complexité de l'occupation a laissé toutes ses empreintes. La différence visible au premier coup d'oeil entre les slogans politiques, les plus grands, à la bombe de couleur rouge, et les proclamations qu'on attribuera à des étudiants moins formés, composées de textes plus longs et moins construits, ou encore les signatures de caïds des banlieues, reconnaissables à leur graphisme, témoigne d'un feuilleté de présences et de sensibilités diverses. Selon les témoignages des enseignants présents sur les lieux les deux premiers jours, ces groupes hétérogènes ne se sont pas véritablement mêlés. Mais les déclarations de ceux qui ont poursuivi l'occupation au-delà de mercredi semblent témoigner de relations plus complexes, et d'une histoire qui reste à reconstruire. A tout le moins, le croisement en un même lieu de ces différentes radicalités constitue un trait dont il faut mesurer la nouveauté – et le caractère potentiellement explosif. A titre personnel, j'indiquerai que le tag "Mort à la démocratie", qui en a scandalisé beaucoup, ne représente pas à mes yeux le comble de l'ignominie. Compte tenu de l'approximation du mode d'expression et de son contexte immédiat, je comprends que l'on puisse critiquer en ces termes un régime dont les résultats récents, au plan politique, industriel, social ou environnemental, semblent nous enfoncer toujours plus avant dans un cauchemar sans issue. "Mort à l'EHESS" me paraît par contre témoigner d'une moins grande pertinence dans l'analyse (je précise pour ceux qui ne suivent pas mes cours qu'on peut être prof et avoir néanmoins quelques restes d'humour).
Les deux plus gros budgets seront le nettoyage et la peinture. Je ne suis pas en mesure d'effectuer une évaluation sérieuse, mais il y en a au doigt mouillé pour plusieurs dizaines de milliers d'euros. Je répète qu'à cet égard, il me semble que les conséquences les plus lourdes de l'occupation résultent de sa durée - ainsi que j'ai pu le voir de mes propres yeux en constatant la progression des tags et autres dégâts entre mercredi matin et vendredi matin. Selon la formule de Danièle Hervieu-Léger, chaque jour qui passait «ajoutait une couche» supplémentaire. Plus grave, la remise en état prendra certainement plusieurs semaines, ce qui conduira à suspendre la majorité des activités d'enseignement, vraisemblablement jusqu'aux vacances d'été (cette évaluation est strictement personnelle). C'est très cher payé pour quatre jours d'une occupation qui se voulait "libre" et "festive". Si tel est le prix de l'autogestion, elle n'a guère d'avenir en termes strictement écologiques de gestion des ressources.
Les professeurs et le personnel qui travaillent dans ce bâtiment, y enseignent et y accueillent étudiants et auditeurs libres depuis des années, dans des conditions d'ouverture et de liberté rares, sont évidemment choqués et profondément attristés par le spectacle de désolation qu'offrent les locaux. Le commentaire d'une "étudiante squatteuse" sur ce blog nous reproche de «pleurer notre confort perdu» plutôt que de nous pencher sur les ressorts et les significations des actes des occupants. Il convient de la rassurer. Nous savons faire la part des choses. Il serait ridicule de penser qu'ayant été placés aux premières loges d'une crise qui comporte nombre d'éléments inédits, nous n'allons pas la transformer en objet d'études. N'en déplaise à tous ceux qui se moquent des arroseurs arrosés, oui, l'analyse est déjà commencée. Mais l'expertise en sciences humaines doit-elle nous retirer le droit à tout sentiment humain? Nous ressentons la tristesse et la colère, comme n'importe qui découvrant son appartement vandalisé par un cambriolage.
Il n'y a pas mort d'homme. Les dégradations sont apparemment moins importantes qu'à la Sorbonne. Il y a une bonne raison à cela: au lieu des affrontements dont le quartier latin a été le théâtre, l'occupation comme l'évacuation de l'EHESS n'ont donné lieu à aucune violence. Il y a lieu de s'en réjouir pour les personnes - mais aussi pour les biens, car les dégâts les plus importants à la Sorbonne ont été occasionnés par les barricades élevées à la hâte contre les forces de l'ordre.
A noter: Demain lundi, dans le hall du 54, bd Raspail, à 12h, aura lieu une assemblée générale unitaire rassemblant les personnels, les enseignants-chercheurs et les étudiants de l'EHESS, appellant à la participation à la grève et à la manifestation nationale du 28 mars.
dimanche, mars 26, 2006
Une soupe aux choux au goût de révolte
Johan Sébastien, étudiant en histoire à la Sorbonne, a vécu de l'intérieur l'occupation de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess). Entamée lundi, elle s'est terminée vendredi matin à 6 heures par l'intervention des forces de l'ordre. Il a confié son carnet de bord à Libération.
Lundi soir, début de l'occupation
«L'assemblée générale des étudiants de la Sorbonne, qui se déroule depuis une semaine à Censier à midi, se délocalise à l'EHESS. Les étudiants et la direction de l'école nous ont invités, en solidarité envers ces itinérants que nous sommes depuis que notre fac est interdite d'accès. J'arrive au 105 boulevard Raspail sans trop y croire. L'amphi est bondé. Un seul sujet occupe l'assemblée : faut-il ressortir de ces locaux ? Un intervenant explique que voter sur cette question est un attrape-couillon. Il est acclamé. Le débat démarre, sans modérateur ni micro. Une fille se dit ravie de voir les tensions disparaître avec l'abolition du vote. Il aura pourtant bel et bien lieu. L'occupation l'emporte à une petite majorité. Mais la plupart refusent de lever la main.
«Les porte-parole de la présidence, chahutés, nous disent que nous sommes tous invités dans les locaux durant les heures ouvrables, entre 8 heures et 20 heures. Mais nous avons déjà voté l'occupation. Les profs commencent à perdre leur sang-froid. Une feuille circule pour organiser des tours de garde. Une cuisine s'improvise dans un étage. Dans le hall, des cagettes de fruits et légumes arrivent d'on ne sait où. Des bouteilles de vin et des bières s'accumulent dans les coins.
«Un étudiant de l'Ehess m'explique que nous avons tout simplement foutu dehors la véritable radicalité de ce pays. Je lui réponds que la "véritable radicalité" va appeler les flics. "Vous êtes juste bon à faire de l'Ehess un tripot", me répond-il. Je lui dis qu'il y a beaucoup plus de radicalité à faire fonctionner une cuisine qu'à parler de lendemains qui chantent. Je vais au cinquième pour une soupe aux choux. Elle a un goût de révolte. Des équipes vont visiter les lieux. Nous tombons nez à nez avec les professeurs et la présidente, scandalisée, qui parle d'effraction dans les salles informatiques. Nous nions, sans trop savoir, et expliquons que nous avons besoin d'un accès à l'Internet pour envoyer nos communiqués. Elle nous invite dans ses bureaux. Des nouvelles arrivent : Sciences-Po est occupée. On a du mal à y croire. On compte les institutions dont le prestige a pris un coup depuis le début du mouvement : la Sorbonne, le Collège de France, Sciences-Po, et l'Ehess. Trois sirènes chantent des choeurs géorgiens. Un jeune homme s'endort, un sourire aux lèvres.
Mardi, deuxième jour
«Les occupants de la veille se reconnaissent à leurs cernes. A l'AG de 19 heures, l'amphi est plein : 200 personnes. Les règles d'hier se sont imposées. Ni modérateur, ni vote. Et ça marche. Il y a de tout : étudiants de la Sorbonne, de Nanterre, mais aussi des intermittents du spectacle, des chômeurs et des ouvriers syndiqués. L'amphi se vide doucement autour de 22 heures, après trois heures d'une étrange discussion à bâtons rompus. Deux groupes veulent aller "bomber" dans le métro, ligne 4 ou 12. En cuisine, c'est l'heure du bilan de la nuit dernière. Certains ont l'air de vrais conspirateurs. Ils ne veulent pas être ennuyés par des étrangers. On se raconte les prouesses de la semaine : un boulon bien envoyé sur un CRS, une bouteille de bière éclatée sur un gendarme mobile, "un pote qui s'est fait serrer, trop tebé". Les murs sont couverts de graffitis aux slogans plus ou moins heureux. Un extincteur a été vidé au rez-de-chaussée.
Mercredi, troisième jour
«Une quarantaine d'irréductibles étudiants, chômeurs, anarchistes, syndicalistes en rupture de ban sont réfugiés dans le hall. Il faut tenir jusqu'à l'AG de 19 heures. Des altercations éclatent entre occupants et journalistes, accusés d'être venus à l'invitation de l'administration. Les occupants fauchent micros et carnets. Les journalistes sont "invités" à sortir. L'AG réunit quelque 300 personnes. On repère de nouvelles têtes. Des étudiants de l'Ehess sont venus voir comment tournent les choses. Des crêtes punk apparaissent. Un homme muni d'un nez rouge et de lunettes noires écrit sur le tableau des absurdités à la craie pendant les débats. La conversation est morne ; quelques grandes gueules font appel à 1848, à 1968... La grande question : quelles actions mener ? Prise de Rungis, opérations antipub, blocage du périphérique : le débat s'englue. Une bonne partie de l'amphi se barre. Vers minuit, dans une salle du second étage, neuf personnes (moyenne d'âge 30 ans) rédigent un texte intitulé "L'AG en lutte siégeant à l'Ehess". Un gars arrive, hilare : au 20 heures, TF1 parle de "casseurs munis de barres de fer" appelant à la mort de la démocratie. La table s'esclaffe. "On se fout des médias." La discussion continue : "La grève de mardi ne sera pas le tombeau de notre mouvement."
«2 heures du mat'. Veillée d'armes dans la cour : feu de bois, guitare... De l'autre côté du boulevard Raspail, des vigiles tournent toutes les trois heures. Odeur de cendre froide dans l'amphi. Les couloirs font plus penser aux toilettes d'un lycée qu'à une révolution. Aux premières lueurs du jour, deux caisses de pains au chocolat arrivent. Trois occupants décident d'en apporter aux vigiles en face. Grosse discussion sur l'humanité ou non à avoir à l'égard des forces de l'ordre. "Ils ne sont pas des êtres humains comme les autres. Ñ Ils n'ont pas choisi, tu peux pas juger."
Jeudi, 16 heures
«Je reviens après quelques heures d'absence. Je sens pointer un syndrome de persécution et d'enfermement. C'est jour de manif. Une petite dizaine de très jeunes gardent les locaux. Ils s'affolent devant les mouvements de la police, dans la rue. Un seul garde son calme et cherche le matériel d'entretien pour "laver les cochonneries". Le soir, bilan de la journée. Les manifs ont été frustrantes, les mots d'ordre étant trop décalés par rapport à ce qui se passe ici. Lecture du texte de la veille appelant à la "grève générale sauvage et illimitée". L'amphi est encore plus bondé que les jours précédents. Ça gueule plus que ça ne discute. Un prof de l'Ehess est hué. Un jeune le touche : "Je te reconnais, tu nous as envoyé la milice." L'enseignant se retrouve dans la cour et dit : "Si on ne laisse pas parler un prof de l'Ehess..."
«Une partie de ceux qui, la veille, avaient rédigé le texte quittent l'AG dégoûtés. Je reconnais une des chanteuses de choeur géorgien, les larmes aux yeux. Elle se dirige vers la porte. Le "gardien" de la grille semble être devenu fou : "Ceux qui sortent, c'est définitif." Je me demande ce que je fais là. Les ateliers de l'avant-veille se sont transformés en chambres fermées où se discutent des "opérations secrètes". Je sors de ce rêve devenu prison. Je me dirige vers le métro, le goût de la défaite au coeur. L'Ehess sera évacuée quelques heures plus tard.»
Lundi soir, début de l'occupation
«L'assemblée générale des étudiants de la Sorbonne, qui se déroule depuis une semaine à Censier à midi, se délocalise à l'EHESS. Les étudiants et la direction de l'école nous ont invités, en solidarité envers ces itinérants que nous sommes depuis que notre fac est interdite d'accès. J'arrive au 105 boulevard Raspail sans trop y croire. L'amphi est bondé. Un seul sujet occupe l'assemblée : faut-il ressortir de ces locaux ? Un intervenant explique que voter sur cette question est un attrape-couillon. Il est acclamé. Le débat démarre, sans modérateur ni micro. Une fille se dit ravie de voir les tensions disparaître avec l'abolition du vote. Il aura pourtant bel et bien lieu. L'occupation l'emporte à une petite majorité. Mais la plupart refusent de lever la main.
«Les porte-parole de la présidence, chahutés, nous disent que nous sommes tous invités dans les locaux durant les heures ouvrables, entre 8 heures et 20 heures. Mais nous avons déjà voté l'occupation. Les profs commencent à perdre leur sang-froid. Une feuille circule pour organiser des tours de garde. Une cuisine s'improvise dans un étage. Dans le hall, des cagettes de fruits et légumes arrivent d'on ne sait où. Des bouteilles de vin et des bières s'accumulent dans les coins.
«Un étudiant de l'Ehess m'explique que nous avons tout simplement foutu dehors la véritable radicalité de ce pays. Je lui réponds que la "véritable radicalité" va appeler les flics. "Vous êtes juste bon à faire de l'Ehess un tripot", me répond-il. Je lui dis qu'il y a beaucoup plus de radicalité à faire fonctionner une cuisine qu'à parler de lendemains qui chantent. Je vais au cinquième pour une soupe aux choux. Elle a un goût de révolte. Des équipes vont visiter les lieux. Nous tombons nez à nez avec les professeurs et la présidente, scandalisée, qui parle d'effraction dans les salles informatiques. Nous nions, sans trop savoir, et expliquons que nous avons besoin d'un accès à l'Internet pour envoyer nos communiqués. Elle nous invite dans ses bureaux. Des nouvelles arrivent : Sciences-Po est occupée. On a du mal à y croire. On compte les institutions dont le prestige a pris un coup depuis le début du mouvement : la Sorbonne, le Collège de France, Sciences-Po, et l'Ehess. Trois sirènes chantent des choeurs géorgiens. Un jeune homme s'endort, un sourire aux lèvres.
Mardi, deuxième jour
«Les occupants de la veille se reconnaissent à leurs cernes. A l'AG de 19 heures, l'amphi est plein : 200 personnes. Les règles d'hier se sont imposées. Ni modérateur, ni vote. Et ça marche. Il y a de tout : étudiants de la Sorbonne, de Nanterre, mais aussi des intermittents du spectacle, des chômeurs et des ouvriers syndiqués. L'amphi se vide doucement autour de 22 heures, après trois heures d'une étrange discussion à bâtons rompus. Deux groupes veulent aller "bomber" dans le métro, ligne 4 ou 12. En cuisine, c'est l'heure du bilan de la nuit dernière. Certains ont l'air de vrais conspirateurs. Ils ne veulent pas être ennuyés par des étrangers. On se raconte les prouesses de la semaine : un boulon bien envoyé sur un CRS, une bouteille de bière éclatée sur un gendarme mobile, "un pote qui s'est fait serrer, trop tebé". Les murs sont couverts de graffitis aux slogans plus ou moins heureux. Un extincteur a été vidé au rez-de-chaussée.
Mercredi, troisième jour
«Une quarantaine d'irréductibles étudiants, chômeurs, anarchistes, syndicalistes en rupture de ban sont réfugiés dans le hall. Il faut tenir jusqu'à l'AG de 19 heures. Des altercations éclatent entre occupants et journalistes, accusés d'être venus à l'invitation de l'administration. Les occupants fauchent micros et carnets. Les journalistes sont "invités" à sortir. L'AG réunit quelque 300 personnes. On repère de nouvelles têtes. Des étudiants de l'Ehess sont venus voir comment tournent les choses. Des crêtes punk apparaissent. Un homme muni d'un nez rouge et de lunettes noires écrit sur le tableau des absurdités à la craie pendant les débats. La conversation est morne ; quelques grandes gueules font appel à 1848, à 1968... La grande question : quelles actions mener ? Prise de Rungis, opérations antipub, blocage du périphérique : le débat s'englue. Une bonne partie de l'amphi se barre. Vers minuit, dans une salle du second étage, neuf personnes (moyenne d'âge 30 ans) rédigent un texte intitulé "L'AG en lutte siégeant à l'Ehess". Un gars arrive, hilare : au 20 heures, TF1 parle de "casseurs munis de barres de fer" appelant à la mort de la démocratie. La table s'esclaffe. "On se fout des médias." La discussion continue : "La grève de mardi ne sera pas le tombeau de notre mouvement."
«2 heures du mat'. Veillée d'armes dans la cour : feu de bois, guitare... De l'autre côté du boulevard Raspail, des vigiles tournent toutes les trois heures. Odeur de cendre froide dans l'amphi. Les couloirs font plus penser aux toilettes d'un lycée qu'à une révolution. Aux premières lueurs du jour, deux caisses de pains au chocolat arrivent. Trois occupants décident d'en apporter aux vigiles en face. Grosse discussion sur l'humanité ou non à avoir à l'égard des forces de l'ordre. "Ils ne sont pas des êtres humains comme les autres. Ñ Ils n'ont pas choisi, tu peux pas juger."
Jeudi, 16 heures
«Je reviens après quelques heures d'absence. Je sens pointer un syndrome de persécution et d'enfermement. C'est jour de manif. Une petite dizaine de très jeunes gardent les locaux. Ils s'affolent devant les mouvements de la police, dans la rue. Un seul garde son calme et cherche le matériel d'entretien pour "laver les cochonneries". Le soir, bilan de la journée. Les manifs ont été frustrantes, les mots d'ordre étant trop décalés par rapport à ce qui se passe ici. Lecture du texte de la veille appelant à la "grève générale sauvage et illimitée". L'amphi est encore plus bondé que les jours précédents. Ça gueule plus que ça ne discute. Un prof de l'Ehess est hué. Un jeune le touche : "Je te reconnais, tu nous as envoyé la milice." L'enseignant se retrouve dans la cour et dit : "Si on ne laisse pas parler un prof de l'Ehess..."
«Une partie de ceux qui, la veille, avaient rédigé le texte quittent l'AG dégoûtés. Je reconnais une des chanteuses de choeur géorgien, les larmes aux yeux. Elle se dirige vers la porte. Le "gardien" de la grille semble être devenu fou : "Ceux qui sortent, c'est définitif." Je me demande ce que je fais là. Les ateliers de l'avant-veille se sont transformés en chambres fermées où se discutent des "opérations secrètes". Je sors de ce rêve devenu prison. Je me dirige vers le métro, le goût de la défaite au coeur. L'Ehess sera évacuée quelques heures plus tard.»
vendredi, mars 24, 2006
Les enseignants de l'EHESS contraints de quitter l'école
LE MONDE | 23.03.06 | 13h39
a confusion régnait à l'Ecole des hautes études de sciences sociales (EHESS), jeudi 23 mars, à Paris. Occupée depuis le lundi 20 par une centaine de jeunes gens extérieurs à l'établissement, l'école du boulevard Raspail a été évacuée par sa direction, mercredi soir. "La mort dans l'âme, j'ai été contrainte de demander aux enseignants-chercheurs de quitter les locaux, car la sécurité n'était plus assurée dans l'école", a déclaré Danièle Hervieu-Léger, la présidente de l'établissement.
La vingtaine d'enseignants-chercheurs qui, depuis deux jours, avaient tenté d'établir le dialogue avec les occupants ont abandonné les locaux sous une bordée d'injures. "Ils ne veulent ni vote ni organisation du tour de parole. Ils ont imposé l'occupation, constate l'un des enseignants. Leur discours est très peu articulé. Ils lancent des slogans comme "A bas la démocratie, à bas les syndicats". Le contenu des AG (assemblées générales) est assez pathétique."
Après plusieurs tentatives de négociations infructueuses, les responsables de l'école ont fait appel à la force publique. Jeudi matin, la présidente déplorait que ses nombreuses demandes auprès du commissariat de police du 6e arrondissement et de la préfecture de police de Paris n'aient pas été entendues. "Je me suis toujours heurtée à la même réponse : nous attendons le feu vert des autorités", assure-t-elle. Elle devait déposer plainte dans la journée de jeudi.
C'est dans la nuit de mardi à mercredi que cette occupation, censée faire de l'école "un lieu ouvert pour faire plein de trucs", a commencé à dégénérer. Des dégradations de matériels et des vols d'ordinateurs ont été commis.
SOLIDARITÉ "AVEC LES CHATS"
Les locaux ont pris l'apparence d'un squat placé sous le contrôle de militants anarchistes et autonomes. Sur les grilles cadenassées, les occupants ont accroché plusieurs banderoles dont les mots d'ordre clament aussi bien la colère contre le contrat première embauche (CPE) que la solidarité avec les "sans-papiers, les travailleurs, les taulards, les étudiants, les lycéens, les chômeurs, les précaires, les pianistes, les squatters, les chiens, les chats".
"Le CPE, ce n'est pas tout, explique un occupant qui se réclame des réseaux antinucléaires. Nous sommes des citoyens, on est là pour aider les étudiants. On veut que le mouvement s'étende au-delà des universités et des lycées." Dans ce climat parfois tendu, le débat entre les intrus et les étudiants de l'école, submergés par la tournure des événements, reste difficile.
Mercredi après-midi, les élèves de l'EHESS se sont réunis dans la cafétéria, à l'écart du bâtiment principal. S'ils s'opposent aux dégradations, ils souhaitent poursuivre leur lutte contre le CPE.
Yves Bordenave
a confusion régnait à l'Ecole des hautes études de sciences sociales (EHESS), jeudi 23 mars, à Paris. Occupée depuis le lundi 20 par une centaine de jeunes gens extérieurs à l'établissement, l'école du boulevard Raspail a été évacuée par sa direction, mercredi soir. "La mort dans l'âme, j'ai été contrainte de demander aux enseignants-chercheurs de quitter les locaux, car la sécurité n'était plus assurée dans l'école", a déclaré Danièle Hervieu-Léger, la présidente de l'établissement.
La vingtaine d'enseignants-chercheurs qui, depuis deux jours, avaient tenté d'établir le dialogue avec les occupants ont abandonné les locaux sous une bordée d'injures. "Ils ne veulent ni vote ni organisation du tour de parole. Ils ont imposé l'occupation, constate l'un des enseignants. Leur discours est très peu articulé. Ils lancent des slogans comme "A bas la démocratie, à bas les syndicats". Le contenu des AG (assemblées générales) est assez pathétique."
Après plusieurs tentatives de négociations infructueuses, les responsables de l'école ont fait appel à la force publique. Jeudi matin, la présidente déplorait que ses nombreuses demandes auprès du commissariat de police du 6e arrondissement et de la préfecture de police de Paris n'aient pas été entendues. "Je me suis toujours heurtée à la même réponse : nous attendons le feu vert des autorités", assure-t-elle. Elle devait déposer plainte dans la journée de jeudi.
C'est dans la nuit de mardi à mercredi que cette occupation, censée faire de l'école "un lieu ouvert pour faire plein de trucs", a commencé à dégénérer. Des dégradations de matériels et des vols d'ordinateurs ont été commis.
SOLIDARITÉ "AVEC LES CHATS"
Les locaux ont pris l'apparence d'un squat placé sous le contrôle de militants anarchistes et autonomes. Sur les grilles cadenassées, les occupants ont accroché plusieurs banderoles dont les mots d'ordre clament aussi bien la colère contre le contrat première embauche (CPE) que la solidarité avec les "sans-papiers, les travailleurs, les taulards, les étudiants, les lycéens, les chômeurs, les précaires, les pianistes, les squatters, les chiens, les chats".
"Le CPE, ce n'est pas tout, explique un occupant qui se réclame des réseaux antinucléaires. Nous sommes des citoyens, on est là pour aider les étudiants. On veut que le mouvement s'étende au-delà des universités et des lycées." Dans ce climat parfois tendu, le débat entre les intrus et les étudiants de l'école, submergés par la tournure des événements, reste difficile.
Mercredi après-midi, les élèves de l'EHESS se sont réunis dans la cafétéria, à l'écart du bâtiment principal. S'ils s'opposent aux dégradations, ils souhaitent poursuivre leur lutte contre le CPE.
Yves Bordenave
Communiqué de l’Assemblée générale des personnels
Les personnels enseignants, chercheurs, administratifs, techniciens et ingénieurs de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), de la Maison des sciences de l’homme (MSH) et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) manifestent leur entière solidarité avec le mouvement social et étudiant actuel. Ils exigent le retrait du CPE et déplorent le climat de tension créé par la surdité du gouvernement.
Ils dénoncent l’occupation des locaux du 105 bd Raspail, qui n’est pas le fait des étudiants de l’EHESS et où ont été commises des dégradations matérielles graves qui contribuent au pourrissement de la situation et sont dommageables aux instruments de travail et de recherche en sciences sociales qui relèvent du bien et des deniers publics.
Jeudi 23 mars 2006
Ils dénoncent l’occupation des locaux du 105 bd Raspail, qui n’est pas le fait des étudiants de l’EHESS et où ont été commises des dégradations matérielles graves qui contribuent au pourrissement de la situation et sont dommageables aux instruments de travail et de recherche en sciences sociales qui relèvent du bien et des deniers publics.
Jeudi 23 mars 2006
Communiqué de la Présidence de l’Ecole des hautes études en sciences sociales à l’AFP
22 mars 2006, 21 heures
Mercredi 22 mars, à 19h, le bâtiment de l’Ecole des hautes études en sciences sociales du 105 boulevard Raspail occupé depuis le lundi 20 mars à 20h a dû être abandonné par la direction accompagnée d’une vingtaine d’enseignants-chercheurs, qui, pendant 48 heures, ont tenté de maintenir la légitimité de l’institution et le lien avec les occupants.
Dès lundi soir, il a fallu prendre acte du fait que la réunion des étudiants qui s’était tenue dans les lieux avait été débordée par l’intrusion d’un groupe d’une trentaine de personnes, extérieures à l’établissement, déterminées et organisées. Craignant pour la sécurité des personnes et des matériels, la Présidente a demandé l’intervention de la force publique. En dépit de la gravité des dégradations constatées dès la première nuit et de la réitération insistante de cette requête, aucune intervention n’a eu lieu. Pour faire face à l’urgence, un nombre très important d’enseignants-chercheurs, de chercheurs et de personnels s’est mobilisé sur place jusqu’à mercredi en fin d’après-midi. Nulle intervention des forces de l’ordre n’ayant été autorisée jusqu’à ce moment et la seule proposition de la Préfecture de Police consistant en une « installation dans la durée » en organisant une permanence nocturne de quatre enseignants-chercheurs dans des conditions de sécurité devenues intenables, la Présidente a dû prendre la décision de quitter le site, en abandonnant celui-ci à la merci des occupants. Cette décision a été approuvée par l’ensemble des enseignants-chercheurs présents et suivie la mort dans l’âme.
Les chercheurs, enseignants, personnels et étudiants de l’Ecole des hautes études en sciences sociales se réservent de faire connaître largement l’analyse qu’ils font de cet épisode lamentable, et s’engagent par ailleurs à tout mettre en œuvre pour rétablir dans les meilleurs délais l’usage normal de leur outil de travail.
Danièle Hervieu-Léger
Mercredi 22 mars, à 19h, le bâtiment de l’Ecole des hautes études en sciences sociales du 105 boulevard Raspail occupé depuis le lundi 20 mars à 20h a dû être abandonné par la direction accompagnée d’une vingtaine d’enseignants-chercheurs, qui, pendant 48 heures, ont tenté de maintenir la légitimité de l’institution et le lien avec les occupants.
Dès lundi soir, il a fallu prendre acte du fait que la réunion des étudiants qui s’était tenue dans les lieux avait été débordée par l’intrusion d’un groupe d’une trentaine de personnes, extérieures à l’établissement, déterminées et organisées. Craignant pour la sécurité des personnes et des matériels, la Présidente a demandé l’intervention de la force publique. En dépit de la gravité des dégradations constatées dès la première nuit et de la réitération insistante de cette requête, aucune intervention n’a eu lieu. Pour faire face à l’urgence, un nombre très important d’enseignants-chercheurs, de chercheurs et de personnels s’est mobilisé sur place jusqu’à mercredi en fin d’après-midi. Nulle intervention des forces de l’ordre n’ayant été autorisée jusqu’à ce moment et la seule proposition de la Préfecture de Police consistant en une « installation dans la durée » en organisant une permanence nocturne de quatre enseignants-chercheurs dans des conditions de sécurité devenues intenables, la Présidente a dû prendre la décision de quitter le site, en abandonnant celui-ci à la merci des occupants. Cette décision a été approuvée par l’ensemble des enseignants-chercheurs présents et suivie la mort dans l’âme.
Les chercheurs, enseignants, personnels et étudiants de l’Ecole des hautes études en sciences sociales se réservent de faire connaître largement l’analyse qu’ils font de cet épisode lamentable, et s’engagent par ailleurs à tout mettre en œuvre pour rétablir dans les meilleurs délais l’usage normal de leur outil de travail.
Danièle Hervieu-Léger
jeudi, mars 23, 2006
APPEL de RASPAIL

aux étudiants, chômeurs, salariés plus ou moins précaires, de France et de Navarre, à tous ceux qui sont ces jours-ci en lutte contre le Contrat Première Embauche, et peut-être contre bien plus que ça…
________________________________________________
Puisque nous parvenons de plus en plus précisément à envisager le moment où la Terre sera entièrement consumée par notre mode de vie, Puisque les scientifiques en sont réduit à nous promettre la colonisation d'autres planètes à consommer,
Nous, salariés et étudiants, stabilisés ou occasionnels, de la région parisienne et d'ailleurs, occupants du Centre d'Étude des Modes d'Industrialisation au 4è étage de l'EHESS en ce premier jour du printemps, voulons réfléchir à ce que pourrait être une vie pérenne et souhaitable dans un autre monde fini.
Il nous semble impossible de poser la question de la précarité des emplois et des revenus monétaires sans poser aussi celle de la précarité de la survie humaine globale. En ces temps de désastre écologique très avancé, nous pensons qu'aucune position politique et aucune revendication qui n'intègre pas le caractère d'impasse du développement économique, de la croissance, ne peuvent avoir la moindre valeur.
Nous sommes donc à la fois fantastiquement utopistes et radicalement pragmatiques, bien plus pragmatiques au fond que tous les gestionnaires « crédibles » du capitalisme et des mouvements sociaux (quand UNEF rime avec MEDEF…).
Nous voulons briser le culte dont sont l'objet les créateurs d'emplois et de richesse, réhabilités avec le concours de la gauche dans les années 1980. Aucun discours sur l'exploitation et la précarité n'a de sens et d'efficacité s'il s'interdit de malmener comme ils le méritent ces « bienfaiteurs de la collectivité ».
Nous voulons aussi lever le tabou de ce mouvement anti-CPE : la perspective du plein-emploi, qui sous-tend la plupart des mots d'ordre et des revendications, n'est ni réaliste ni désirable.
Le travail humain, en Occident, est supprimé massivement par les machines et les ordinateurs depuis plusieurs dizaines d'années. Il n'a certes jamais été autre chose qu'une marchandise pour le capital, mais ce qui a changé au stade actuel du « progrès » technologique c'est que l'accumulation d'argent exige moins d'humains à exploiter qu'avant. Il faut se mettre dans la tête que le capitalisme ne peut plus créer assez d'emplois pour tous. Et reconnaître qu'en plus, ceux qu'il crée encore péniblement sont de plus en plus vides, déconnectés de nos besoins fondamentaux.
Dans ce système, la production matérielle est délocalisée vers les pays « en voie de développement », où se concentre ainsi le désastre écologique (même si nous ne sommes pas en reste…). Et chez nous, dans notre économie de services prétendument immatérielle, fleurissent les emplois de serviteurs : esclaves des cadences robotiques, domestiques des « services à la personne » (voir les récents plans Borloo), petits soldats du management.
Ce mouvement ne sera fort et porteur d'avenir que s'il fait entendre une critique lucide du travail moderne. Et s'il permet d'établir définitivement qu'il n'y aura pas de sortie de crise. Loin de nous laisser abattre, nous voulons faire de ce constat une chance. Nous pensons qu'un mouvement social conséquent doit se donner pour but d'aider l'économie à s'effondrer. Le monde actuel ne connaît pas d'en-dehors, on ne peut pas espérer le fuir. Il faut donc patiemment y constituer des milieux de vie où l'on puisse produire ses moyens de subsistance sans le concours de la machinerie industrielle, et où émergent de nouveaux rapports humains, dégagés d'elle. Il faut dans le même temps entreprendre le démantèlement de pans entiers de l'appareil de production existant, inutiles ou nuisibles. Bien sûr, tout cela exige, dans nos discours comme dans nos pratiques, un rejet résolu de l'Etat et de ses représentants, qui seront presque toujours des obstacles à nos projets d'autonomie.
Cessons de réclamer un emploi stable pour chacun ! (même s'il arrive à tout le monde de chercher du boulot ou de l'argent)
Que la crise s'aggrave !
Que la vie l'emporte !
Les occupants du Centre d'Etude des Modes d'Industrialisation (à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, bd Raspail à Paris), constitués en Comité Pour la Désindustrialisation du Monde, entre l'aube du 21 mars 2006 et le milieu de la nuit suivante.
mardi, mars 21, 2006
dimanche, mars 19, 2006
为了生活得幸福-纳博科夫
为了生活得幸福,我的
心灵需要什么?如此之少⋯⋯
我爱野兽、树木和上帝,
正午的阳光,子夜的黑暗。
而在非存在的边缘,
我将说:哪里有伤心事?
我歌唱,而倘若我哭泣——
也不过是用泪水来赞美⋯⋯
心灵需要什么?如此之少⋯⋯
我爱野兽、树木和上帝,
正午的阳光,子夜的黑暗。
而在非存在的边缘,
我将说:哪里有伤心事?
我歌唱,而倘若我哭泣——
也不过是用泪水来赞美⋯⋯
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