Etudiants étrangers, ils s'étaient inscrits à la Sorbonne ou à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), "la crème de la crème" de l'Université française. Venus pour six mois, un an, voire plus, ils se retrouvent, contrat première embauche (CPE) oblige, privés de campus.
Sans aucun cours depuis un mois, Christine Sandvold, 22 ans, est arrivée d'Oslo pour faire son second semestre à l'université Paris-I (Panthéon-Sorbonne) dans le cadre d'une bourse Erasmus. La jeune Norvégienne redoute que son semestre soit annulé. Autre éventualité, également problématique, le report des examens en septembre : "A Oslo, l'année universitaire reprend à la mi-août. Il faudra revenir et mon prêt d'Etat s'arrête fin juin." Seul espoir : que ses parents, aux revenus moyens, lui prêtent de l'argent.
Mais la jeune fille garde le sourire et comprend que "les jeunes soient fâchés d'être stigmatisés". "La solution du CPE ne me semble pas la meilleure façon de faire", explique-t-elle dans un français impeccable. Elle regarde néanmoins avec étonnement les occupations d'universités : "Ça n'a jamais existé en Norvège."
Sa compatriote, Ina Jarmyr, 23 ans, qui suit le même cursus, juge le manque de concertation entre manifestants et gouvernement "typiquement français". Sur le fond, elle aussi comprend les étudiants. Elle est même allée manifester une fois, "pour voir". Les deux copines occupent leurs journées en faisant du tourisme, essaient de lire des livres pour s'avancer. Mais comment choisir dans cette liste interminable que leur ont donnée leurs professeurs ?
Ennuyé, ce couple coréen l'est aussi. Lee Eun-young et son mari, Lho Byung-hyuk, préparent une thèse de doctorat à l'EHESS, le temple de la pensée française. Elle, sur l'histoire de France au XIXe siècle, lui sur Montesquieu. L'occupation de l'école du boulevard Raspail par des jeunes gens opposés au CPE (Le Monde du 24 mars), les a profondément "choqués". "Dans ce mouvement, il y a non seulement des étudiants mais de jeunes vandales", assure le couple, qui reste très réservé sur l'intérêt du CPE.
L'occupation de l'EHESS n'a pas vraiment bouleversé le quotidien de Manuel Fuentes, 24 ans, venu de Mexico pour poursuivre une thèse en sciences du langage : "C'est à la Bibliothèque nationale ou dans ma chambre que je travaille", explique-t-il. Il y a bien ce séminaire obligatoire auquel il ne peut plus assister, mais ce sympathisant zapatiste observe avec envie la mobilisation des jeunes Français.
A l'EHESS, l'étudiant mexicain a même assisté à quelques assemblées générales (AG), "des réunions où tout le monde parlait et personne ne s'écoutait". Ce qui le rassure, c'est de voir que "la société française, qu'(il) croyait un peu endormie, se mobilise contre une stratégie mondiale de précarisation". Car pour ce fils d'avocats aisés, la protestation va bien au-delà du CPE ou de la loi pour l'égalité des chances, "c'est un mouvement contre le capitalisme".
Arrivée à Paris en septembre 2005 de Pologne, Alexandra Drzymala, 26 ans, en master de littérature comparée à Paris-IV (Paris-Sorbonne) comprend, elle aussi, la révolte étudiante. "Dans mon pays, personne ne s'est battu contre les contrats précaires", regrette-t-elle. L'ampleur du mouvement l'a impressionnée : "La force de ces gens qui veulent défendre leurs droits !" Pourtant, la déception de perdre des heures de cours perce. Boursière, la jeune femme est quand même là, dit-elle, "pour profiter au maximum de cette année d'études à l'étranger". Heureusement, elle a réussi à grappiller quelques cours dispensés loin du bâtiment historique, fermé depuis plusieurs semaines.
L'intérêt économique du CPE ? Sylwia Depta, 28 ans, étudiante en master de commerce extérieur à Paris-I, n'y croit pas. "Les jeunes embauchés avec un tel contrat consommeront peu et la croissance ne redémarrera pas", argumente cette jeune Polonaise, salariée à mi-temps dans un magasin de prêt-à-porter. Elle jongle entre études et travail depuis son arrivée en France, il y a neuf ans. Obligée de "s'expatrier" en Normandie pour pouvoir trouver un petit logement à la hauteur de ses faibles revenus, elle utilisait jusque-là ses quatre heures de transport quotidien pour réviser ses cours.
Si elle ne voit pas comment elle pourrait rattraper le programme avant le début de son stage, prévu en mai, l'étudiante considère que "les Français ont beaucoup de chance de pouvoir descendre dans la rue". Rare point commun avec la jeunesse de son pays d'accueil, la peur de l'avenir. "Est-ce qu'avec toutes ces études j'arriverai à quelque chose ?", se demande cette native de Slupsk, une ville où le taux de chômage atteint près de 40 %.
Martine Laronche et Catherine Rollot
Article paru dans l'édition du 04.04.06 LE MONDE
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